TROISIÈME PARTIE

LA SPHÈRE DES FANS DE TRUMP

Le militantisme à l’heure du numérique

UNE ENQUÊTE PARMI LES PARTISANS NUMÉRIQUES DE TRUMP

Si le numérique a permis de renforcer l’action et la communication de Donald Trump durant les deux campagnes présidentielles auxquelles il a participé, il a aussi eu un impact sur son électorat. Les soutiens de Donald Trump sur les réseaux sociaux sont nombreux, mais plus que leur nombre c’est la manière dont ils le soutiennent qui nous paraît être digne d’analyse. Ne pouvant avoir une vision globale et exhaustive, il s’agira pour nous de saisir, à partir d’un événement particulier, comment se manifeste ce soutien. Une campagne se jouant aussi sur les réseaux sociaux, il est pertinent de comprendre de quoi les fans de Donald Trump sont-ils le nom. Si nous employons le terme de « fans » c’est qu’il correspond à un phénomène, à une certaine partie de la population dont le comportement sur les réseaux sociaux nous laisse penser qu’il y a chez eux quelque chose de l’ordre du fanatisme, de l’irrationnel, équivalent à ce que l’on pourrait retrouver dans le monde du sport. 

L’événement que nous avons choisi comme point de départ de cette enquête est le meeting de campagne qu’a tenu Donald Trump le 17 octobre 2020 à Muskegon dans le Michigan. Cet événement de niche a été raconté par deux journaux sur internet : le Michigan Live et Fox 17. À partir de leur article respectif, nous avons identifié les pages et groupes Facebook qui les ont le plus partagés. Nous pouvons diviser nos résultats en deux groupes : les pages facebook de ces deux journaux et autres médias d’informations ; et les groupes Facebook publics de fans et autres. 

Avant de commencer il nous faut faire un éclairage méthodologique. En effet, il serait impossible de quantifier avec rigueur et précision les soutiens et les opposants à Donald Trump dans ces groupes, bien que nos recherches puissent nous donner une impression générale intéressante. À ce sujet, il n’est pas surprenant de constater que le rapport de force est davantage équilibré sous les commentaires d’un journal officiel que sous celui d’un groupe de fan spécialement pour Trump ou contre lui. En revanche, pour mener notre étude sur la figure des « fans », il faut comprendre Trump comme une rhétorique. Dans la mesure où l’on s’intéresse à des « supporters », des « fans », il est intéressant de disséquer à la fois comment un groupe de fan agit, c’est-à-dire qu’elle est la ligne directrice de ces communautés politiques, leur manière d’utiliser les réseaux sociaux ; et à la fois le comportement d’un fan en particulier, pris individuellement, de voir quels sont les mots et les méthodes employés pour manifester son soutien au candidat républicain. Nous essaierons donc de souligner les éléments les plus significatifs dans chaque type de publications, comme le vocabulaire, les thèmes abordés, la manière d’écrire etc…

MANIFESTER SON SOUTIEN

Les soutiens de Donald Trump se manifestent la plupart du temps en rappelant l’échéance de l’élection comme un mantra. Il ne s’agit pas de donner son opinion, mais simplement de scander haut et fort son vote. Par ailleurs, on retrouve dans la plupart de ces commentaires l’utilisation de superlatifs (comme le fait Trump), accompagnés de points d’exclamations ou de lettres en majuscules (comme Trump le fait lui aussi). 

SOUS LES ARTICLES DE PRESSE

DANS LES GROUPES DE SOUTIEN AU CANDIDAT

LES EXPLICATIONS D’UNE STRATEGIE PAYANTE

UNE OPPOSITION ENTRE DÉMOCRATES ET RÉPUBLICAINS ?

En ce qui concerne le premier groupe, la première question qui se pose en amont est la suivante : est-ce que ces deux médias sont du même bord politique ? 

Pour le Michigan Live, on peut imaginer qu’il ne penche pas vers un bord ou vers un autre étant donné qu’il est censé offrir une information concernant l’ensemble du Michigan, état appartenant justement à ce qu’on appelle les « swing states » lors des élections (en ce sens qu’ils sont partagés dans les mêmes proportion entre Républicains et Démocrates). D’ailleurs, nous voyons que Biden y a devancé Trump avec une avance infime lors des élections. Le Michigan est d’ailleurs un des États ou Donald Trump a voulu lancer des procédures électorales de recomptage des votes. 

Dans le Muskegon plus précisément, le résultat des élections est encore plus serré (pour Biden encore) et la population divisée. Cet évènement est donc particulièrement intéressant sous le prisme du Michigan Live dans la mesure où il représente à merveille un endroit où la société américaine est factuellement divisée, et fragilisée. C’est un État clef et l’on peut légitimement s’attendre à ce que la bataille entre les supporters de Trump et de Biden fasse rage sur les réseaux sociaux, sous les publications du journal. 

Qu’en est-il pour Fox News dont on sait son orientation républicaine ? En effet, une étude menée sur les sources d’informations des américains via la télévision montre fortement cette tendance : « The demographic profile of Americans who name Fox News as their main news source is similar to the profile of Republicans, and for good reason. Two-thirds of core Fox News viewers identify themselves as Republican, and 94% either identify as or lean Republican » 

Ces 94% de conservateurs influent donc sur l’opposition qui y est peut-être plus clairsemée, mais surtout qui doit affronter un terreau de Républicains que l’on pourrait supposer plus nombreux et soudés.

Pour dénigrer et attaquer le camp d’en face, les supporters utilisent généralement des méthodes propres au réseau sociaux comme celle des « memes ». À plus forte raison, nous retrouvons souvent des messages à caractère humoristique. 

PRO-TRUMP

ANTI-TRUMP

Le problème, c’est qu’il n’y a pas dans ces messages de réelles idées avancées, il s’agit seulement de tourner l’adversaire au ridicule. Pourtant, la démocratie qui se fonde sur la pluralité des opinions, se fonde par la même sur un échange d’idées, sur un débat public dynamique.  Cette opposition entre démocrates et républicains sur les réseaux sociaux n’est pas féconde, elle est contre-productive, chacun étant totalement imperméable aux opinions de l’autre.

des attaques personnelles

En réalité, l’opposition que nous voyons sur les réseaux sociaux ressemble à celle que l’on a pu observer entre les deux candidats quelques fois, c’est -à -dire l’attaque personnelle ad hominem. 

Quand Donald Trump reçoit des critiques, elles ne sont pas argumentées. Les démocrates invoquent simplement des injonctions sur le sujet du Covid ou utilise le sarcasme. Et on voit bien comment les supporters de Trump répondent simplement en scandant le nom de leur champion.

Dans certains messages qui s’opposent, on retrouve des mots très durs, des accusations mensongères ou la propagation de fake news et autres théories complotistes. 

Finalement cet évènement de niche n’est que le reflet d’une société plus que jamais fragmentée :

UN EFFET DE GROUPE ET LE PHÉNOMÈNE DU FAN 

Même si ce ne sont pas exactement les mêmes pages Facebook qui reprennent ces articles, nous constatons quand même que ces derniers suscitent globalement la réaction de groupes pro Trump. Cela peut s’expliquer par ce que le simple déplacement de Trump produit une déferlante chez ses supporters dans la région en vue justement de soutenir leur champion. Mais là où l’on pourrait penser que les opposants viendraient critiquer le président sur ces groupes, ils sont en réalité peu nombreux à s’être manifestés. Ces groupes qui s’affrontent pourraient-il être en réalité isolés sur les réseaux sociaux ? C’est une question qui se pose souvent, les algorithmes proposant aux utilisateurs des contenus qui leur conviennent, la page d’un fan de Donald Trump a plus de chance de rencontrer un confrère qu’un opposant. Ainsi cela pose la question de l’entre soi. Malheureusement il serait une nouvelle fois extrêmement difficile de quantifier de manière rigoureuse les partisans et les opposants à Donald Trump, en revanche il y a incontestablement un effet de masse, de groupe, de communauté.

Dans les résultats du premier article, nous retrouvons un groupe appelé « Michigan for Trump » et dans le second “Michigan against Whitmer”. Certaines de ces pages se soutiennent et se connaissent. Le premier article a été partagé et commenté par un groupe de près de 20 000 membres “Recall Gretchen Whitmer” et qui partageait un post de “Michigan against Whitmer”  qui avait partagé le second article et qui compte près de 17 000 membres. Tout cela constitue une forme de réseau de partisans très nombreux. Ce qui saute aux yeux et qui est intéressant dans ces noms de pages Facebook c’est leur aspect partisan explicité,  à l’inverse de journaux qui portent les noms de leur région et qui, bien que certainement orientés politiquement, n’inscrivent pas directement leur soutien. C’est toute la différence entre les groupes de journalistes, et les groupes d’activistes militants. 

Maintenant voyons comment les groupes pro-Trump fonctionnent. Par exemple le groupe « Trump for Michigan », particulièrement intéressant à ce titre que le Michigan constitue (au moment où nous écrivons ces lignes) un endroit où Trump s’accroche encore vu qu’il y a demandé le recomptage des voix. Ce groupe est donc très actif pour faire changer la donne. 

Sans vérifier sur de longues années, on peut observer que ce groupe créé pour la campagne de 2016 publie tous les jours, et parfois à intervalles très réduits, ce qui peut nous faire penser à la manière dont Trump s’exprime sur les réseaux sociaux. 

Dans ces mêmes tweets, les supporters de Trump s’essaient souvent à l’opposition et à la comparaison avec Biden sur des sujets privilégiés du candidat Républicain : la campagne en elle-même, l’immigration, l’emploi, le protectionnisme… 

DANS LES PUBLICATIONS

DANS LES COMMENTAIRES

On voit bien ici que le but est de totalement discréditer Joe Biden, en émettant comme Trump de fausses informations sur la politique de Biden, ou en dégradant Biden en tant que personne.

On voit qu’ils reprennent les tics de langage de Trump, et son rapport à la vérité, à sa vérité qu’il incarne.  Par ailleurs, ces messages que l’on pourrait penser anodins reçoivent souvent un important nombre de likes. Il y a comme un effet de groupe autour de ces cris, comme des cris de rassemblement. Au-delà des likes, ils se soutiennent mutuellement par message et agissent comme un collectif de fans. 

Les mêmes fans reviennent à plusieurs reprises sur le groupe “Michigan for Trump” pour crier leur amour avec toujours cette manière de parler.  

En allant sur la page Facebook de ce « Fidel Trujillo » on retrouve toute la panoplie du supporter : vêtements, objets dérivés, slogans…. Fidel Trujilo embrasse donc l’identité du supporter et illustre parfaitement ce phénomène de fan entretenant à la fois un rapport intime et quasi irrationnel à son candidat (il décore sa maison, soit l’espace le plus privé qui soit);  tout en s’intégrant dans des rapports sociaux avec d’autres fans qui forment entre eux, à travers le numérique, une véritable collectivité avec leurs coutumes, leur manière de parler etc…

Le relai médiatique se divise lui-même en deux parties : ceux qui reprennent le message pour le diffuser ; ceux qui reprennent le message pour le vérifier, contester.

BILAN

Alors comment expliquer ce phénomène de « fan » qui entoure la figure de Donald Trump ? À partir de nos recherches, plusieurs pistes de réflexion peuvent être empruntées :

D’abord l’attitude du fan pourrait s’expliquer par le fonctionnement de la démocratie américaine en lui-même. Ce bipartisme, cette dualité entre deux camps invite à la séparation de la société, et à la formation d’une véritable identité autour de chaque camp ayant chacun son histoire, ses symboles, ses grandes figures. Cette société divisée et partisane serait en plus accompagnée d’une tradition américaine qui consiste à exposer les affiches des candidats dans son jardin. Par conséquent, soutenir les démocrates ou les républicains c’est faire partie d’un groupe, un groupe d’appartenance forte, des partis communauté (ce que l’on pourrait comparer au parti communiste français à une époque en termes d’identité de groupe). 

A cela s’ajoute la personnalité populiste et clivante de Donald Trump, dont la stratégie de communication comme la stratégie politique d’un point de vue national ou international a toujours été de représenter son « peuple » américain, ce peuple « oublié » par la mondialisation, déraciné par l’immigration etc… tout cela sous la devise de l’ « America First » et d’un certain nationalisme. La figure de Trump explique donc sans doute que ce phénomène soit d’autant plus prégnant chez ses supporters qui trouvent en lui un homme qui leur ressemble (ce qui n’est pas vrai) qui les représente, qui les considère (par calcul politique ?), qui leur parle vrai. C’est aussi ce qu’on voit  dans les deux groupes qui prônent la stricte opposition à un « ennemi », en l’occurrence Gretchen Whitmer, gouverneure du Michigan, qui a décidé du confinement pendant la crise du Covid-19, ce que les électeurs républicains n’ont pas apprécié. Cet rhétorique de l’ennemi, que l’on retrouvait dans les critiques de Biden, est doublée d’une diabolisation de l’adversaire, et de celle de faire de Trump un sauveur de l’Amérique, un homme providentiel, martyr des démocrates, poussé à l’extrême, une figure quasi christique (la théorie du complot du QAnon reprend bien cela).

Par ailleurs, on ne saurait écarter ce qui relève du militantisme par essence. Car le militantisme induit nécessairement un véritable engagement de soi, de sa personne dans une cause. Or nous pouvons très bien soutenir ou voter pour Donald Trump sans être militant, mais comme nous venons de le voir, la démocratie américaine appelle une logique militante et communautaire. 

Enfin ce tableau est renforcé par la situation conjoncturelle aux États-Unis. Un pays qui connait de nombreuses violences réelles et symboliques, entre les mouvements Black Lives Matter et les répressions policières, les mouvements fondamentalistes religieux ou de suprémacistes blancs, le covid-19 et l’éclatement des inégalités etc… On ne pourra tout citer mais ce que l’on comprend c’est que le pays est très fortement divisé et que cela fait probablement ressortir les passions de chacun, et le désir de trouver une réponse à ses maux à travers quelqu’un comme Donald Trump. 

On peut conclure que ce numérique n’a pas créé ces phénomènes, mais il les a sans doute renforcés et alimentés. Il a contribué à fragmenter la démocratie américaine et à envenimer les conflits. 

Pourquoi ? Car comme nous venons de le voir, il a permis à un certain militantisme d’entre-soi politique de proliférer, par la création de ces groupes de fans, par le fait que ces groupes ont justement pu rassembler des gens qui viennent de toute l’Amérique et d’ailleurs en supprimant le problème de la distance ; il a permis de communiquer massivement et de relayer tous types d’informations à une large audience même en tant qu’ anonymes, et a donc été pour les gens une nouvelle manière de s’informer (surtout en temps de campagne) et d’être abreuvés de toutes sortes d’informations (y compris les fake news ou les théories du complot), et explique peut-être pourquoi certains « fans » ont à ce point le désir de « crier » plus fort que leurs opposants, méthode d’ailleurs employée par Trump lui-même pour être omniprésent  ; il a enfin permis de réduire la distance avec Trump voir de communiquer avec lui, le président étant un adepte des réseaux sociaux et ayant relayé une myriade de posts d’internautes qui allaient dans son sens. 

Car en dernière analyse, cet état de la société américaine, n’est-ce pas ce qui arrange Donald Trump ? Pour gagner ses campagnes, le candidat compte justement sur la division, sur l’opposition de groupes les uns par rapport aux autres, sur la satisfaction d’un électorat ciblé par les passions qu’il déchaîne. Comment Donald Trump pourrait-il exister dans une démocratie au débat public apaisé ? Pour conquérir le pouvoir, Donald Trump utilise cette stratégie et c’est ainsi que se forment, plus explicitement que jamais, des groupes de fanatiques. 

CONCLUSION

QUEL BILAN DE LA PRÉS(ID)ENCE NUMÉRIQUE DE DONALD TRUMP ?